Vagues de baleines bleues de l’automne 2019 et de l’hiver 2020

 

Plus tôt cette année, nous avons rapporté que René Roy avait trouvé un large groupement de rorquals, dont de nombreuses baleines bleues passant par l’extrémité est de la Gaspésie vers la fin juin 2019. Ce groupe comprenait la femelle B275 Phoenix et le mâle B191 connus depuis les années 1980.

Le 15 août 2019, Rui Santos et moi-même, Richard Sears, traversions la Gaspésie à bord de l’Indigo Riff afin de débuter notre étude sur les baleines bleues. Nous sommes partis de Mingan à 6h00 ce matin-là et nous avons procédé à travers un épais brouillard jusqu’au milieu du canal Jacques Cartier sur une mer calme à l’effet miroir. Le brouillard s’est alors dissipé et la mer est demeurée calme jusqu’à ce que nous atteignions le sud de l’extrémité ouest de l’île d’Anticosti. À cet endroit, nous avons été accueillis par des vents de 15 nœuds, soulevant des vagues pouvant atteindre 1 à 2 mètres de hauteur dans un rythme court et raide, tel qu’on est habitué de les voir dans cette région du Golfe Saint-Laurent. L’Indigo Riff a su naviguer au travers de ces vagues et nous avons pu atteindre la côte gaspésienne au niveau de Cloridorme à 9h45. Nous avons rapidement repéré deux rorquals communs ainsi que trois baleines bleues dans la direction de Grande-Vallée, la municipalité voisine à l’ouest. Nous les avons alors photographiées pour finalement nous diriger vers l’est jusqu’à Rivière-au-Renard où nous devions rencontrer le reste de l’équipe dans deux jours. Nous n’avons pas aperçu d’autre baleine sur notre chemin et nous nous sommes dirigés vers la marina de la Rivière-au-Renard vers 18h00.

Durant les deux dernières semaines du mois d’août, nous avons passé la plupart de notre temps à observer les baleines bleues entre Cloridorme et Matane le long de la péninsule gaspésienne. Entre cet endroit et la Côte-Nord au niveau de Sept-Îles, 130 baleines bleues ont pu être identifiées en 2019 et au début de 2020, ce qui est notre total annuel le plus élevé à ce jour. Ces dernières photographies d’identité ont été prises par Jacques Gélineau, notre collaborateur basé dans la région Sept-Îles/Port-Cartier. Ce dernier a dû s’aventurer tard dans la saison afin de nous envoyer des photographies dès la première semaine de janvier 2020.

Le plus surprenant est que, pour la deuxième année consécutive, nous avons vu plusieurs baleines bleues qui nous étaient inconnues jusqu’à présent. Au total, nous avons aperçu 36 baleines inconnues, ce qui est le plus grand nombre depuis le début des années 1990. Nous nous serions attendus à un tel nombre au début de notre étude, mais pas 40 ans après le début de notre travail de photo-identification. Cela indique qu’il y a plusieurs baleines bleues qui passent la majorité de leur temps à l’extérieur du Saint-Laurent, ou du moins à l’extérieur de la région entre la Gaspésie et la Côte-Nord à Sept-Îles ainsi que dans la région de Mingan, où nous consacrons le plus d’efforts. 

Puisque nous n’avons pas trouvé de baleine bleue ou autre rorqual au large de l’extrémité de la péninsule gaspésienne, nous avons décidé de déplacer l’Indigo Riff et le Squall (notre bateau pneumatique) vers l’ouest jusqu’à Rivière Madeleine. De là, nous avons pu observer de nombreuses baleines bleues le 18 et 19 août, où nous avons opéré du 19 au 27 août 2019. Ce secteur contient environ 35 baleines bleues, pas plus de 1 à 6 miles de la rive, se nourrissant de denses bancs d’euphausiacés occupant parfois jusqu’à 100 mètres de la colonne d’eau. Plusieurs biopsies ont alors été réalisées. De plus, nous avons découvert qu’une forte proportion de baleines bleues photographiées en 2019 ont été prises entre Rivière Madeleine, Mont-Louis et Mont-Saint-Pierre.

Des observations notables ont été faites dans cette région, notamment : B191 photographiée par René Roy vers la fin juin dans l’est de la péninsule gaspésienne et B105, qui a été la première baleine bleue vue aux Açores en 2014 depuis le Saint-Laurent et initialement repérée au large de Mingan en 1984. B105 semble apprécier cette région de la Gaspésie puisqu’elle y a aussi été photographiée par MICS en 2015 proche de Cloridorme et L’Anse-à-Valleau dans une période de 6 semaines. B093, un mâle connu depuis plus de 30 ans a été photographié durant cette période également et repéré une fois de plus proche de Matane le 26 et le 28 août.

 

Baleine bleue cicatrisée par de l’équipement de pêche

En fait, B093, B112, B194, B260, B439, B501, B512 et B534 ont tous été observés avec des cicatrices fraîches étendues le long du sommet du dos, du sommet de la tête ou autour de la zone de la queue. Ces cicatrices sont très probablement causées par de l’équipement de pêche rencontré au printemps ou en été. Il est important de mentionner que c’est la troisième fois que nous observions de telles cicatrices sur B112. La première fois était il y a des décennies, bien avant qu’il soit identifié. Puis, cela s’est reproduit encore en 2010 avec des cicatrices étendues sur la queue qui sont probablement causées par des empêtrements dans des équipements de pêche. Ces cicatrices datant de 2010 sont moins apparentes avec le temps, mais les marques de 2019 font apparaître le pédoncule caudal et la queue comme s’ils avaient été râpés. B397 avait aussi des cicatrices étendues autour de la tête et sur la partie antérieure du dos qui peuvent avoir été causées par des cicatrices de glace, bien qu’elles puissent également avoir été dues aux équipements de pêche. Lorsque les baleines bleues approchent le Saint-Laurent pour la première fois durant la période du printemps où la glace se casse, les baleines peuvent rester piégées le long de la côte sud de Terre-Neuve en raison du vent ou de la glace entraînée par le courant. Par contre, les blessures causées par la glace ou le matériel de pêche, bien qu’elles ne tuent pas toujours les baleines bleues, peuvent certainement leur créer un fort traumatisme ayant pour effet de réduire la condition physique générale, entraver la reproduction et avoir des ramifications durables sur sa survie, tel que l’a vécu B112.

Le 25 août 2019, notre collaborateur, René Roy, nous informe que 25 à 30 baleines bleues se trouvent à proximité de Matane. Puisque nous avions déjà terminé notre travail dans la région Rivière Madeleine et de Mont-Saint-Pierre, nous avons voyagé plus à l’ouest au long de la côte gaspésienne jusqu’à Matane. Durant notre enquête côtière, nous avons trouvé seulement quelques baleines bleues dispersées les unes des autres.

Effectivement, nous avons trouvé presque 30 baleines dans la région de Matane et de Grosse Roche, tel que René l’avait indiqué. Ce groupe comprenait quelques-uns de nos vieux amis, tels que B082-Crinkle, B184, B128, B260 et B093, qui avait été aperçu plus tôt à Grande-Vallée.

À partir du 28 août, nous avons pu profiter de la belle température jusqu’au 3 septembre. À partir du 4 septembre, un très mauvais temps nous a retenus à Matane, où nous avons été rejoints par Bertrand Charry, membre de l’équipe. Finalement, le 12 septembre, nous avons été capables de quitter pour Sept-Îles. Les baleines bleues ont semblé bouger à l’est de Matane entre temps. Nous avons donc voyagé à travers un épais brouillard en traversant ver la Côte-Nord jusqu’à Pointes des Monts. Depuis là, nous avons eu droit à une mer calme et une visibilité illimitée alors que nous parcourions nord-est de 7 à 10 miles au large vers Sept-Îles.

À environ mi-chemin vers Sept-Îles, nous avons aperçu un véritable rideau de jets d’eau se projetant dans l’air frais du matin. Cette forêt de jets s’est avérée être 55 à 60 baleines à bosse étroitement regroupées au travers de proies. Nous avons photographié le plus de baleine à bosse possible. Après quelques heures à travailler sur ces baleines, nous avons aperçu une baleine bleue un petit peu plus loin au nord-est avec un groupe de baleine à bosse, qui s’est avéré être B111. À ce moment, puisque nous étions bien avancés dans l’après-midi et nous avions toujours plusieurs miles à faire, nous nous sommes dépêchés. Nous avons photographié deux autres baleines bleues à proximité de Port-Cartier, et puis nous nous sommes dirigés vers la marina de Sept-Îles où nous avons accosté dans l’obscurité, après avoir passé une très belle journée.

En conclusion, la plupart des baleines bleues ont semblé préférer la région entre Grande-Vallée et le Mont Saint-Pierre ainsi que la région allant Des Méchins jusqu’à Matane. Au moins 13 de ces baleines bleues ont voyagé vers la Côte-Nord du Golfe et seulement une poignée s’est déplacée dans l’estuaire jusqu’aux Escoumins ou Bergeronnes. Il est probable que la plupart de ces baleines bleues aperçues le long de la rive sud ont passé du temps à nager dans la zone extracôtière entre la Côte-Nord et la Rive-Sud. Nous croyons que cela est le cas dû aux nombreuses baleines bleues que nous avons observées en septembre dans le milieu du Saint-Laurent. Nous n’avons malheureusement pas pu nous approcher assez pour les identifier étant donné le peu de temps que nous avons eu pour naviguer sur l’océan. Le 13 septembre 2019, nous avons déployé une balise satellite sur un mâle dans un trio de baleine bleue à 6 miles au large de Sept-Îles et nous avons pu suivre ce groupe jusqu’à 40 miles au sud. Le matin suivant, nos données indiquaient que notre mâle avait atteint le milieu du Golf et continuait son chemin vers le sud tranquillement. Il est ensuite arrivé au niveau de Mont-Saint-Pierre sur la Rive-Sud le 20 septembre 2019. Le chemin que ce mâle a choisi renforce notre théorie voulant que les baleines bleues voyagent facilement entre la Côte-Nord et la Rive-Sud. Le trio était composé d’une femelle et de deux mâles, mais nous ne pouvons savoir combien de temps ils sont demeurés ensemble. Un des mâles, B443, a été aperçu au milieu du mois d’août proche de Rivière Madeleine, puis à Sept-Îles un mois plus tard. Finalement, vers le 3 octobre 2019, il a été vu dans le sud du Golf au niveau de Miscou, où il a été photographié en paire avec une autre baleine bleue par l’équipe aérienne de NOAA (plus précisément, par Tim Cole et Pete Duley). La seconde baleine était connue par le catalogue, mais n’avait pas été vue précédemment pendant la saison.

La température plus chaude de fin décembre et de début janvier a permis à Jacques Gélineau de recueillir des données plus tard dans la saison qu’à l’habitude. Il y avait à peine de glace et apparemment beaucoup de nourriture. Nous avons pu apercevoir des baleines bleues tous les mois de l’année, bien que d’apercevoir des baleines bleues en janvier à Sept-Îles n’est pas inhabituel.

Mille mercis à René Roy ainsi qu’à Jacques Gélineau qui ont partagé de nombreuses photographies qui nous ont permis d’avoir une vision beaucoup plus complète des baleines bleues en 2019.