Portrait d’une espèce en péril : La baleine franche de l’Atlantique Nord

 

Massive, imposante, de coloration brune claire à bleu-noir, parfois tachetée de blanc sur le ventre,  sans nageoire dorsale, la baleine franche de l’Atlantique Nord (Eubalaena glacialis) est aussi appelée baleine noire de l’Atlantique Nord au Québec. Elle présente sur la tête de curieuses callosités, de couleur jaune-orange clair. Le schéma de répartition de ces callosités, au-dessus des yeux et tout autour du rostre, permet d’identifier les individus. Leur taille varie entre 13 et 17 mètres de long pour un poids de 45 à 65 tonnes. Par rapport à son poids, l’animal est relativement court, ce qui lui donne une apparence trapue et rondelette.


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 Illustration baleine franche de l'Atlantique Nord © Gouvernement du Canada

 

Baleine ou rorqual ?

La baleine franche fait partie du genre Eubalaena, ou « vraie baleine ». Eh oui, une différence existe bel et bien entre baleine et rorqual : on pourrait dire qu’il est scientifiquement incorrect de parler de « baleine bleue » ou de « baleine à bosse » : nous devrions utiliser le terme « rorqual ». Cependant, le terme « baleine » est rentré dans notre vocabulaire courant et est utilisé comme nom vernaculaire pour se référer à tous les grands cétacés. Au-delà du genre auquel ils appartiennent, il existe des différences physiques entre les rorquals et les baleines.

Le terme rorqual vient du norvégien, ror, signifiant « pli », et hval signifiant « baleine » : ‘baleine à plis’, représentant les sillons ventraux. Ils ont une poche ventrale partant de la mâchoire inférieure, allant jusqu’au niveau du nombril, capable de s'étendre, leur permettant ainsi d’engouffrer une grande quantité de nourriture d’un coup. Les « vraies baleines », comme les baleines franches, n’ont pas de sillons ventraux; leur technique d’alimentation est donc différente. L’anatomie de leur bouche se prête tout particulièrement à la technique d’alimentation dite « d'écrémage ». En effet, des fanons beaucoup plus longs que chez les rorquals tapissent le contour de la mâchoire supérieure, à l’exception d’un espace en avant de la mâchoire, permettant à l’eau et la nourriture d’entrer dans leur bouche en continu lorsqu’elles nagent à travers les bancs de zooplancton. Ces petits organismes microscopiques restent ensuite pris dans les fanons à la manière d’un filtre ou d’une passoire. La baleine franche se nourrit en particulier de copépodes (type de zooplancton) et peut en consommer jusqu’à 1100 kg par jour (habituellement du printemps jusqu’à l’automne et, dans certains endroits, durant l’hiver aussi si elle a accès à des proies). Grâce à son épaisse couche de graisse, l’animal emmagasine de l’énergie durant les périodes où elle se nourrit, en prévision des périodes où elle ne mangera pas, comme durant la reproduction, la mise-bas et l’allaitement des petits.

 

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Baleine franche de l'Atlantique Nord, 2019 © MICS Photo

 

Chassée durant de longues années.

 

Pendant des milliers d’années, la baleine noire de l’Atlantique Nord, de même que d’autres grands cétacés, a été chassée par les peuples autochtones pour s’alimenter et pour façonner des objets. La graisse, la viande et les organes servaient à l’alimentation; tandis que les fanons et les os servaient à construire des habitations, des meubles et des outils. La graisse pouvait également servir pour le chauffage et l’éclairage.

La chasse à la baleine commerciale débute au 11e siècle avec les basques, qui appellent la baleine franche la « baleine de Biscaye », du nom de la Baie située entre la France et l’Espagne. La chasse a la baleine continuera à augmenter à cause de la grande valeur commerciale de leur graisse et de leurs fanons.  Malheureusement pour elle, la baleine franche est une proie facile pour les baleiniers pour deux raisons: d’une part, elle reste longtemps à la surface et nage lentement; d’autre part, son épaisse couche de graisse fait qu’elle flotte une fois harponnée et décédée.  La chasse commerciale s'accélère particulièrement avec la révolution industrielle, qui a poussé un grand nombre d'espèces de cétacés quasi à l’extinction. En 1931, la chasse à la baleine franche est restreinte par la Convention pour la réglementation de la chasse à la baleine. A cette époque-là, la population n’est estimée qu’à environ 350 individus. Depuis lors, la population a commencé à se rétablir, mais de façon très lente, et son équilibre est extrêmement précaire.

 

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 Illustration de la chasse d'une baleine franche, © Charles d’Orbigny.

 

À ce jour, d’après le dernier recensement effectué en 2018, il ne reste que 411 individus encore en vie. Bien qu’elle soit protégée depuis quelques décennies, cette espèce est en proie à des menaces bien plus modernes d’origine anthropique telles que les collisions avec les navires, les empêtrements dans les engins de pêche, la destruction de leur habitat, le changement climatique, le manque de nourriture, … Il a été observé que l’espèce ne se rétablit pas aussi rapidement que les autres espèces de baleines, dû entre autres à leur maturité sexuelle tardive et à leur intervalle de gestation de longue durée. La population augmente au faible taux de 2,4% par année ; ce pourcentage représente moins de la moitié du taux de croissance des autres espèces de baleines.

 

Statut protégé

La baleine franche (baleine noire) de l’Atlantique Nord est une espèce menacée qui figure au registre de la Loi sur les Espèces en Péril (LEP). Des mesures sont actuellement mises en place au Canada et aux Etats-Unis afin de la protéger.

Au Canada, des fermetures temporaires de zones de pêche peuvent être mises en place si une baleine franche est aperçue dans le Golfe du Saint-Laurent. La position de l’animal est signalée au gouvernement canadien, qui ferme la zone en question pendant 15 jours. La zone de pêche est alors ré-ouverte si plus aucune baleine franche n’y est observée. Dans le cas contraire, si l’animal est à nouveau observé dans la même zone, la fermeture est prolongée de 15 jours, et ainsi de suite. De plus, des programmes actifs d’intervention d’urgence existent afin de secourir les animaux pris dans les engins de pêche.

Pour remédier au problème des collisions avec les navires, une limitation de vitesse de 10 nœuds est en place dans les zones hautement fréquentées par l’espèce, afin de donner plus de temps aux animaux pour réagir au bruit des bateaux approchant, et d’augmenter les chances de survie en cas de collision.

Ces mesures ont été mise en place en 2017, après que 17 animaux aient trouvé la mort dans la Golfe du Saint-Laurent et sur la côte est des USA, représentant une perte de plus de 3% de la population en à peine quatre mois. Les mesures semblent donc avoir été bénéfiques en 2018, car aucun décès n’a été signalé au Canada. En 2019 cependant, le début de saison fut assez fatal avec 9 cas de mortalité; dont 3 dûs aux collisions, 2 à des empêtrements.

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 Baleines franches de l'Atlantique Nord #3890 et #3810 en interaction, 2019 © MICS Photo

 

Depuis quelques années, nous rencontrons de plus en plus fréquemment des baleines franches dans notre zone de recherche, chose qui était très rare par le passé. En effet, en 2016 nous avons observé 36 individus ! Une première pour la station ! Cette année, nous avons identifié seulement 3 individus : #3890, #3810 et #1701 (Aphrodite). Ces derniers sont restés dans l’est de notre secteur de recherche durant une longue période. Nous avons même eu la chance d’observer une interaction entre une femelle (3890) et un mâle (3810) le 27 août 2019. Les deux animaux se roulaient, se frottaient l’un contre l’autre, avant de plonger et de remonter à la surface ensemble. La femelle #3890, que nous avions déjà eu l’occasion d’observer l'année dernière aux côtés d’une autre femelle, nous a également fait tout un show durant la même journée. Elle s’est rapprochée du bateau, claqué la queue, montrer son ventre et ses nageoires pectorales, … Un moment privilégié pour l’équipe présente en mer ce jour-là !

 

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Baleine franche de l'Atlantique Nord (#3890) s'interessant à notre embarcation, 2019 © MICS Photos